Jean-Luc Durand

Mon histoire informatique : épisode 2, l'ère du PC (1993-2005)

bernd-dittrich-Ogt19fkBjqc-unsplash Cet article est le deuxième épisode d'une série, vous pouvez retrouver ici le premier.

Internet

En 1993, j'étais au lycée, et j'entends parler d'une nouveauté qui s'appelle Internet. On en parlait dans Tilt, une revue dédiée aux jeux vidéos. J'en discute avec mon père, qui me dit qu'il est intéressé pour s'y connecter car il peut avoir besoin de chercher des documents sur le serveur de l'ISO (International Standard Organization, Organisation Mondiale de Normalisation), un organisme avec lequel il travaille. Il se renseigne et achète finalement un modem externe de marque US Robotics, un équipement capable de communiquer via une ligne téléphonique classique.

Sa vitesse était de 9600 bauds, soit 9,6 kilobits par seconde. Pour comparaison, une connexion par fibre optique moderne offre jusqu'à 1 Gbps (Gigabit par seconde). Comme un gigabit signifie un million de kilobits, c'était donc une connexion 100 000 fois moins rapide que celle d'aujourd'hui !

Il faut aussi souscrire un abonnement. À l'époque celui-ci est forfaitaire et ne comprend pas le prix de la communication téléphonique.

Un samedi, nous faisons la première tentative. Tout d'abord il y a l'inévitable galère pour faire reconnaître l'équipement par le PC, car à l'époque l'installation des pilotes (ou drivers) est complexe. Puis puis l'on saisit le numéro de téléphone du FAI et l'on tente un appel. Le modem fait un bruit bizarre, un sifflement, bip bip bip, puis plus rien. Je me souviens que nous n'étions pas sûrs que la connexion était bien établie.

Ajoutons que nous n'avions qu'une seule ligne téléphonique et qu'il ne fallait pas que quelqu'un d'autre décroche le téléphone pendant toute la durée de la séance.

Mais une fois connectés, que faire ? Nous avions lu qu'il fallait installer un "navigateur". À l'époque, le seul disponible est NCSA Mosaic. Nous lançons donc le logiciel. Un écran vide apparaît et nous ne savons pas trop quoi faire. Mon père lit une explication qu'on lui a donnée à son travail. Il me dit de cliquer dans ce qu'il appelle une "barre d'adresse" en haut de la fenêtre. Et il me dicte lentement ce qui sera la première URL de ma vie : http://www.iso.ch !

Après quelques secondes d'attente nous voyons apparaître une page de texte. Le formatage est moche, et la couleur de fond est grise. Mais en haut il y a bien le logo de l'ISO. Certains des mots sont soulignés et colorés en bleu. En passant le pointeur de la souris dessus, on peut voir qu'il prend une autre forme, celle d'une petite main. Et si on clique à ce moment-là, on ouvre une autre page. C'est le principe, génial par sa simplicité, des liens hypertextes.

Puis nous découvrons les autres joies de l'Internet : l'email, les forums de discussion et le Gopher, un protocole qui permettait de lire du texte en ligne, mais sans le système des liens et ne permettant pas d'afficher des images, ce qui entrainera sa disparition.

Néanmoins je me souviens que l'internet de l'époque était tout de même assez rébarbatif. C'était un monde en plein développement où tout restait à créer. Il était réservé à ceux qui aimaient se casser la tête sur des modes d'emploi. C'est pourquoi je me tourne vers un réseau privé : CompuServe.

CompuServe fonctionnait lui aussi avec un modem. Il disposait d'un logiciel propriétaire permettant d'accéder à des forums, d'échanger des messages textes et même de jouer à des jeux. Je me souviens avoir chatté avec un américain qui me parlait de ses séances de pêche ! L'impression d'être en lien avec le monde entier était formidable.

Mais très vite, CompuServe a été dépassé par Internet. La multiplication des sites web rendait trop limité son modèle propriétaire. En 1995, le service a d'ailleurs fini par offrir l'accès à Internet dans son abonnement, et celui-ci est devenu l'usage principal qu'en faisait ses abonnés. Finalement le réseau privé CompuServe est mort, et l'entreprise est devenue un FAI comme les autres.

La bataille des OS

Mais il n'y avait pas qu'Internet comme révolution à l'époque. Le bon vieux PC, lui aussi, connaissait une croissance exponentielle. Mais le problème, c'était son système d'exploitation, ou "OS". À l'époque il s'agissait du couple MS-DOS plus Windows 3.1.

Windows était à la gestionnaire de fenêtres. Il était facile à utiliser mais il avait un gros problème : sa stabilité. Il plantait tout le temps, ce qui obligeait à redémarrer l'ordinateur. Ce défaut chronique rendait les longues sessions sur un PC particulièrement pénibles.

Par ailleurs l'utilisation du DOS était elle aussi complexe. On passait son temps à essayer d'optimiser la configuration pour que l'ordinateur arrive à faire tourner le pilote de carte graphique, la souris et le pilote de carte audio en même temps. La mémoire vive des PC de l'époque était limitée à 640 Ko. Une fois ces pilotes chargés, il ne restait généralement plus assez de place pour lancer le programme que l'on souhaitait. Heureusement Microsoft avait comprit ce problème. MS-DOS 6.0 offrait un petit programme appelé MemMaker qui permettait de charger en mémoire haute ces pilotes et d'arriver à un fonctionnement à peu près correct.

Cela dit, tout cela restait compliqué et rendait le PC encore difficile d'accès pour les personnes non passionnées par l'informatique. C'est pourquoi tout le monde cherchait des solutions alternatives. Mais à l'époque, en 1993, il n'y avait pas encore de Linux utilisable. La seule autre possibilité, c'était OS/2 d'IBM.

Pour la petite histoire OS/2 est un système d'exploitation complet, incluant un noyau et une interface graphique. Il avait été développé originellement par Microsoft à la demande d'IBM. Parallèlement Microsoft développait en secret son futur Windows.

Mais une fois Windows lancé et son succès devenue évident, IBM tenta de se ressaisir. En 1994 il sortit OS/2 Warp. C'était une version d'OS/2 légèrement modernisée. C'était aussi un système entièrement 32 bits, là où le couple DOS+Windows était encore à 16 bits. L'installation était censée être plus simple, et le système beaucoup plus fiable. Je l'avais acheté dès le jour de sa sortie.

L'interface d'OS/2 fait penser au Mac moderne. Il y avait un vrai bureau avec des icônes, une barre de raccourci pour les programmes en bas de l'écran et une arborescence de fichiers et de dossiers.

Mais le problème d'OS/2, c'était d'abord la compatibilité. Comme il n'y avait quasiment aucun programme natif OS/2, on utilisait les programmes Windows. Et ces derniers ne fonctionnaient pas correctement dessus. Il y avait bien une sorte d'émulateur, appelé WinOS2, mais il plantait sans arrêt. Quant au démarrage du système, il était extrêmement lent (plus de 5 minutes !).

Et surtout OS/2 était moche, tellement moche que c'en était insupportable. On avait l'impression d'un retour dans le passé. Un vrai système d'ingénieurs, déconnecté de la réalité des utilisateurs lambdas et tourné uniquement vers la technique. Vous me direz que cela est subjectif, mais visiblement, je n'étais pas le seul de cet avis.

Pour ces raisons OS/2 Warp fut un flop. Et en 1995 il fut définitivement enterré par la sortie de... Windows 95.

Depuis plusieurs mois, je lisais des articles dans la presse spécialisée sur un système qui, croyait-on, devait s'appeler Windows 4. La promesse était un système complet, c'est-à-dire non plus deux logiciels distincts (un OS en ligne de commande d'un côté, et une interface graphique de l'autre), mais un ensemble intégré inspiré du Mac. Et c'est vrai que le résultat était à la hauteur des attentes. Là aussi, dès le jour de la sortie, j'en fis l'acquisition.

Windows 95 conservait l'apparence Windows, mais introduisait un vrai bureau et supprimait le besoin d'installer un DOS. Il était beaucoup plus simple à utiliser et fut lancé avec une intense campagne de communication. Il était compatible avec tous les programmes DOS et Windows précédents, et notamment les jeux.

Ce fut aussi le début du déclin pour le Mac d'Apple, auquel l'interface de Windows 95 faisait perdre son principal avantage. Steve Jobs n'avait pas encore repris les rênes de l'entreprise et celle-ci n'avait aucune stratégie claire.

À cette époque je changeais d'ordinateur assez régulièrement. Je me souviens d'avoir eu une tour de marque allemande Escom contenant un processeur Intel Pentium cadencé à 90 MHz. Puis, deux ans après, un modèle de chez Gateway 2000, un constructeur américain dont le logo reprenait le motif de la peau d'une vache normande. C'était l'époque où le matériel évoluait quasiment de mois en mois. Un ordinateur acheté à un instant t était obsolète presque immédiatement.

Sur ces machines, je jouais encore mais de moins en moins. Exemples : l'incontournable Microsoft Flight Simulator, Warcraft II, la simulation d'aviation de la Seconde guerre mondiale Secret Weapons of the Luftwaffe, etc.

Le seul jeu qui m'avait vraiment passionné était assez simple : Command HQ, un bijou de stratégie en temps réel trouvé par hasard dans un rayonnage poussiéreux à la FNAC. J'ai cherché pendant des années un équivalent plus moderne et n'en ai jamais trouvé : même si certains titres reprennent le principe d'une carte du monde avec des unités militaires posées dessus, celles-ci ne se déplacent jamais vraiment en temps réel.

Car la force de commande HQ résidait dans sa relative simplicité. Les jeux modernes, au contraire, mettent en place tout un système de recherche de technologies et de gestion de la production qui rend le temps réel impossible. C'est donc toujours un système au tour par tour qui est utilisé. L'expérience de jeu est alors beaucoup plus proche de celle d'une banale partie d'échec que d'un vrai combat militaire, où il faut avoir un œil partout à la fois.

En réalité j'utilisais de plus en plus l'ordinateur pour préparer mes cours d'étudiants avec un traitement de texte. Je tenais aussi ma petite comptabilité avec un logiciel spécialisé. C'était l'époque où l'informatique devenait vraiment utile. La machine à écrire avait disparu, et le PC s'imposait partout.

Mon oncle m'avait demandé, par exemple, d'installer Windows 95 sur les trois postes de sa petite entreprise. Ses employés se plaignaient du fait de ne pas pouvoir sauvegarder des documents Microsoft Word avec des noms de plus de huit caractères. Or le nouveau système de Microsoft, comme les Mac, était capable de briser cette limitation inhérente à MS-DOS. Je suis donc allé acheter trois licences et ai réalisé l'opération gratuitement. Pourtant mon oncle avait un contrat avec une SSII (Société de Service et d'Ingénierie Informatique, l'ancien nom des ESN). Mais à cette époque un utilisateur passionné pouvait être plus compétent qu'une entreprise spécialisée.

Habitant en banlieue parisienne, j'allais aussi fréquemment au grand magasin spécialisé Surcouf, dont le slogan était "la grande foire de l'informatique". On y trouvait des dizaines de stands spécialisés : un pour les cartes graphiques, un autre pour les logiciels, un autre pour les écrans, etc. L'ambiance de ce magasin était vraiment inimitable, car on y vivait l'âge d'or de l'ordinateur personnel. Dommage qu'il ait fermé, tué par la vente en ligne, ironiquement permise par le matériel qu'il commercialisait lui-même.

C'est là que j'y ai fait ma plus grosse acquisition de l'époque : le logiciel de dictée vocale Dragon Dictate pour la modique somme de 5.000 francs en 1996 (soit environ 1.134 euros de 2020), ce qui alors représentait l'essentiel de mes économies d'étudiant. J'envisageais d'écrire un livre et m'imaginais que j'allais pouvoir le dicter sans toucher à mon clavier. Ce fut une énorme déception car les performances du logiciel étaient très en retrait par rapport à ce qui était affirmé sur la boîte. Même après la phase d'apprentissage, la dictée restait lente et les erreurs multiples. Du coup le temps de correction était tel qu'il était presque plus rapide de taper le texte directement. Notez que je l'ai testé à nouveau quinze ans plus tard, et à ma grande surprise il n'était pas réellement meilleur ! Bref une erreur que je regrette encore des années plus tard.

Mise à jour de 2026 : j'utilise aujourd'hui le logiciel Wispr Flow, basé sur l'intelligence artificielle. Il ne nécessite aucune phase d'apprentissage, ne fait quasiment jamais d'erreurs et comprend naturellement le contexte de ce qui est dicté. Par exemple si l'on commence à parler d'une liste de courses, il va de lui-même à la ligne et place chaque produit derrière un tiret. J'aurais rêvé d'avoir cette technologie à l'époque !

Alors après Windows 95, il y eut Windows 98, puis Windows 98 SE (Seconde édition), puis Windows Millennium. Et petit à petit Microsoft retombait dans ses anciens travers. Le système était de plus en plus instable. Jouer sur PC était vraiment difficile du fait des plantages réguliers. Pour les éviter, il fallait ré-installer régulièrement son ordinateur afin d'enlever tous les fichiers inutiles que tel ou tel petit programme avait ajoutés.

C'est pourquoi en 2000 l'entreprise de Bill Gates tente enfin de corriger le tir et sort... Windows 2000. Ce système était basé sur Windows NT, une version avec un noyau différent, destinée aux utilisateurs professionnels. J'avais déjà fait l'acquisition de Windows NT dans le passé ; il était très stable mais malheureusement les logiciels DOS étaient incompatibles avec lui. Windows 2000 lui n'était pas encore destiné au grand public, mais il était déjà capable de faire tourner correctement toute la logithèque Windows 9x. C'était un plaisir de l'utiliser après l'avoir installé sur mon PC personnel. Je me rappelle d'ailleurs de la formule d'un journaliste : "Avec Windows 2000, Microsoft nous a fait entrevoir la lumière".

Et en 2001 Microsoft sort Windows XP. Si le système est un grand succès commercial, c'est pourtant là que pour moi le ras-le-bol commence.

Au-delà de Windows

Au tournant des années 2000, quelque chose commence à m'énerver profondément. C'est le fait qu'avec un PC Windows, outre que la stabilité (même améliorée grâce à Windows XP) n'est pas encore parfaite, Windows nécessite une maintenance permanente.

Il faut perpétuellement ré-installer le système tous les six mois ou un an pour le "nettoyer". Il faut installer des antivirus de plus en plus complexes (et coûteux). Il faut rajouter plusieurs utilitaires indispensables comme Adobe PDF Reader. La gestion des pilotes de périphériques est déprimante. Des messages d'avertissement ridicules apparaissent sans arrêt, comme le fameux "Etes-vous sûr ?".

L'organisation du disque dur, si on peut appeler cela une organisation, est un patchwork de dossiers qui n'ont aucune logique, car Microsoft fait depuis toujours le choix discutable de conserver la compatibilité avec le plus possible de logiciels anciens.

Et bien sûr, Windows est payant, et même cher.

Tout cela pour quoi ? Pour un PC donc les performances sont généralement très inférieures à ce qu'elles devraient être si l'on regarde la fiche technique.

C'est pourquoi je décide de tester une solution alternative : Linux. Sur le papier, l'OS de Linus Torvalds résout tous ces problèmes. Il est performant, et tourne comme une horloge même sur des machines anciennes où Windows est devenu inutilisable. Il est audité en permanence par des millions d'utilisateurs, donc beaucoup mieux armé contre les bugs. Et cerise sur le gâteau, il est gratuit.

Mais à l'époque où je l'essaye, nous sommes en 2001 et Linux n'en est qu'à ses débuts. L'interface graphique est encore absolument horrible. L'installation de nombreux périphériques est impossible car les pilotes n'existent pas toujours.

Et surtout il faut tout faire en ligne de commande. Cela est beaucoup moins vrai aujourd'hui mais à l'époque, c'est absolument indispensable. Or je ne sais pas pour vous, mais je n'aime pas la ligne de commande. Elle plait aux esprits tordus, aux "geeks", aux ingénieurs. Tout ce que je ne suis pas. C'est pourquoi je dois abandonner cette solution.

Alors que faire ? Supporter Windows indéfiniment ?

Eh bien non. En 2005, je choisis une troisième option : passer au Mac.

à suivre

#Informatique #Jeux vidéos #Souvenirs